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Al-Jazeera / Al-Jazira : Un monstre arabe des médias!

بتاريخ : الاثنين، 11 يوليو، 2011 | الأعمدة :


Au cœur des révoltes arabes, la chaîne qatarie a déçu certains auditeurs par le deux poids deux mesures dont elle a fait preuve selon les pays. La chercheuse Claire-Gabrielle Talon explique comment elle devient un enjeu géopolitique et une arme redoutable qui pourraient exacerber les tensions au sommet de l’État. Interview.

Al-Jazira tient à son « printemps arabe ». Février 2011, des jours durant la chaîne satellitaire qatarie a été l’ange gardien des manifestants égyptiens de la place Al-Tahrir. En choisissant de filmer 24 heures sur 24 le centre névralgique de la révolution, elle a protégé les citoyens d’une répression qui autrement aurait pu rester impunie. Fin juin, ses flashs info ouvrent toujours sur des films amateurs des manifestations en Syrie ou des combats libyens à Misrata. Alors même que le « printemps arabe » à bout de souffle semble s’enliser en ce début d’été…

Après quinze ans d’existence, la chaîne est devenue incontournable, mais elle doit aussi affronter pour la première fois des auditeurs déçus par l’évident deux poids deux mesures dont elle fait preuve selon les pays en révolte. Que fera, par ailleurs, la chaîne quand l’équilibre entre les diverses influences de la famille royale, qui garantit la pluralité à l’écran, sera menacé ? Heureusement pour Al-Jazira, le vent protestataire n’a pas encore soufflé au Qatar…

Claire-Gabrielle Talon, politologue française auteure d’un ouvrage intitulé Al Jazeera. Liberté d’expression et pétromonarchie, décrypte comment la chaîne réagit depuis six mois au « printemps arabe » et explique comment ces mouvements contestataires prennent place dans le système singulier d’une chaîne, ni tout à fait privée ni complètement publique, que craignent terriblement de nombreux régimes arabes dont elle est le poil à gratter…

Jeune Afrique : Comment Al-Jazira a-t-elle couvert le "printemps arabe" ?
Claire-Gabrielle Talon : Al-Jazira a affiché un soutien manifeste aux révolutionnaires dès le début des événements en Tunisie. Elle a mis en place une campagne de spots promotionnels, qui ressemblent à des publicités, avec images et musique, et qui sont sa marque de fabrique. Jusque-là, ils étaient surtout réservés à la question palestinienne, là ils concernaient l’Égypte, la Libye, le Yémen. Ces spots sont devenus envahissants, mais ils ne sont diffusés que sur la chaîne arabophone, pas sur l’anglaise. La proportion de reportages sur le terrain est aussi importante que d’habitude, mais la chaîne a fait le choix d’une couverture continue, l’écran régulièrement divisé en trois pour couvrir ce qui se passe dans plusieurs capitales en même temps. Elle a parfois été trop réactive en faisant état de certaines informations inexactes sur l’Égypte ou la Tunisie. Il y a eu aussi de nombreux débats passionnants dans les bulletins d’information.

Menaces sur la chaîne
Al-Jazira est le bouc émissaire idéal. Ses bureaux ont été fermés en Égypte en janvier (avant d’être rouverts), puis au Yémen en mars. Son signal a été brouillé et ses journalistes ont été arrêtés en Libye. En Syrie, la chaîne a préféré suspendre les activités de son bureau à cause de menaces reçues suite à un sit-in de partisans d’Assad. Ailleurs, ses antennes avaient déjà été fermées en 2005 en Irak, en 2009 en Iran, et en 2010 à Bahreïn, au Maroc et au Koweït. La Jordanie et la Cisjordanie ont à un moment fermé ses bureaux et rappelé leur ambassadeur au Qatar. D’autres pays n’ont jamais autorisé la chaîne à ouvrir un bureau, comme l’Algérie, l’Arabie saoudite, la Libye ou la Tunisie benaliste...

Et la chaîne en anglais ?
Elle a eu en commun avec sa sœur arabe un très grand professionnalisme, mais elle n’a pas montré le même arabocentrisme ni le même populisme. Elle se rapproche plus du modèle des chaînes d’information occidentales, tout en couvrant le « printemps arabe » de très près. Surtout, elle n’a pas la même façon de montrer les images de violence que le canal arabophone.

La couverture des différents pays concernés a-t-elle été égale ?
Non. Ce type de spots ne concerne pas la Syrie ni Bahreïn. Al-Jazira est une chaîne subtile. On parle de tout, il n’y a pas de black-out grossier. Mais quand un sujet pose problème, on en parle moins et différemment. La Syrie est une alliée privilégiée du Qatar depuis un certain nombre d’années, il y a donc une grande prudence diplomatique, mais ce n’est pas figé. Après certains voyages diplomatiques qataris aux États-Unis et en Syrie, la chaîne a un peu infléchi son traitement des événements. Pour Bahreïn, c’est plus difficile puisque des forces qataries ont participé à la répression des manifestations avec les Saoudiens dans le cadre du Conseil de coopération du Golfe. Comme toutes les pétromonarchies de la région, le Qatar a peur de voir la fronde bahreïnie s’étendre.

Ces choix ont-ils été le fruit d’un consensus au sein de la rédaction de la chaîne ?
La rédaction a été plutôt unanime pour l’Égypte, qui est un symbole, un centre de rayonnement très fort et le berceau du panarabisme. La chaîne a largement couvert la chute de Moubarak, qui a réjoui un grand nombre de journalistes. Pour autant, cela n’a pas empêché certains d’entre eux de montrer leur désapprobation face à la couverture des événements. C’est (officiellement) pour protester contre cet engagement que le chef du bureau de Beyrouth a démissionné en avril.

À la tête du conseil d’administration de la chaîne, on trouve un représentant de la famille régnante, qui, comme dans d’autres émirats de la région, dirige un pays où tous les nationaux n’ont pas les mêmes droits politiques, et où il existe des niveaux de nationalité et des discriminations. Or, c’est notamment un groupe minoritaire qui manifeste à Bahreïn. Il est donc fort probable qu’Al-Jazira ait subi des pressions à ce sujet. Le prédicateur vedette d’Al-Jazira, le cheikh Qaradawi, fervent défenseur des réformes de l’émir, a qualifié le mouvement bahreïni de révolte sectaire, alors qu’il s’était engagé clairement contre Moubarak et Kaddafi.

Pourtant, vous expliquez dans votre ouvrage que la famille royale est généralement désunie…
Oui, il y a globalement trois réseaux d’influence aux tendances idéologiques différentes, qui s’affrontent notamment au sein du conseil d’administration de la chaîne. Ce qui n’empêche pas de très probables tensions politiques en ce moment dans le pays. Le rôle même d’Al-Jazira, qui devient un enjeu géopolitique de plus en plus important et une arme de plus en plus redoutable, pourrait exacerber les tensions politiques au sommet de l’État.


Source : Jeuneafrique.com

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